Par
damien Mascret - le 21/03/2012
Dans un avis, le Comité national d'éthique
s'inquiète des dérives des neurosciences et de la neuro-imagerie.
L'imagerie du cerveau a fait des progrès
considérables au cours des dernières années. Elle permet, outre
l'anatomie bien sûr, d'observer le cerveau en fonctionnement. Mais
jusqu'où et quels sont les risques? «Vous voyez, Gary, cette tache sur
l'image de votre cerveau, je l'appelle le signe en or. Quand je la
trouve, je pose toujours la question: “Avez-vous déjà été traumatisé?”
Il semble que vous ayez connu de nombreux traumatismes dans votre
famille en grandissant.» Science-fiction? Non, neurosciences. La scène
se passe de nos jours en Californie et Gary Greenberg est atteint de
dépression. Il raconte son parcours dans un livre paru il y a deux ans
(Manufacturing Depression, Bloomsbury). Le psychiatre qui lui parle, le
Dr Daniel Amen, est à la tête de plusieurs cliniques. Pour délivrer son
diagnostic, il s'appuie sur les images obtenues la veille par TEP-scan,
une technique d'imagerie du cerveau qui détecte l'activité cérébrale.
Ce
qu'ignore Gary Greenberg, c'est que son psychiatre surinterprète
l'imagerie. «Aujourd'hui, la neuro-imagerie, c'est comme survoler une
ville. Le jour, on peut voir les routes, les structures, et la nuit on
voit les lumières, l'activité. Mais on ne lit pas dans les pensées»,
explique Sylvain Ordureau, patron d'une société spécialisée dans
l'imagerie du vivant et de la matière au sein de l'université
Paris-Descartes. De là à en tirer des conclusions pour tout un chacun en
dehors des laboratoires de recherche comme le fait le Dr Amen, il y a
donc un fossé qu'aucun chercheur sérieux ne franchit. Pour faire le
point, le Comité consultatif national d'éthique (CCNE) devrait rendre un
avis sur les enjeux de la neuro-imagerie fonctionnelle.
«Il faut
faire la part des choses des splendeurs et misères de l'imagerie
cérébrale. Il faut sortir du fantasme», insistait le Pr Lionel Naccache
(Institut du cerveau et de la moelle épinière) en janvier dernier lors
des Journées annuelles d'éthique. Certains voient la neuro-imagerie
comme un superdétecteur de mensonges. Le Pr Naccache relativise: «La
capacité à identifier par l'IRM que quelqu'un ment me semble irréaliste,
inatteignable pour l'instant. On ne peut pas différencier mensonge et
réaction d'anxiété, d'émotion.»
Loin des fantasmes
Ce qui
n'a pas empêché le Pentagone de consacrer 240 millions de dollars l'an
dernier aux travaux de recherche en neurosciences, rappelaient mardi
deux universitaires américains, Michael Tennison et Jonathan Moreno,
dans la revue en ligne PLoS Biology. Les auteurs invitaient même
les neuroscientifiques à s'interroger sur les implications éthiques de
la militarisation de leurs travaux comme l'avaient fait avant eux les
savants atomistes opposés au développement des armes nucléaires.
Reste que la réalité des neurosciences d'aujourd'hui est loin des fantasmes d'un film comme Minority Report, où
des citoyens sont condamnés sur l'intention de commettre un crime.
Heureusement d'ailleurs, car criminaliser la pensée conduirait à nier la
responsabilité morale du passage à l'acte.
Or, la représentation
cérébrale est obtenue à partir de reconstruction artificielle de
milliers d'images de coupe du cerveau. Et la représentation de la pensée
sous forme d'image est encore plus spéculative, car on ignore toujours
comment le cerveau la produit. «Le cerveau humain est complexe et nous
n'en connaissons encore que très peu de chose, même si c'est déjà
considérable», souligne le Pr Jean-Antoine Girault, directeur d'un
centre de recherche consacré à l'étude du développement et de la
plasticité du système nerveux, «Ce qui ne remet bien sûr pas en cause
l'intérêt des neurosciences pour comprendre le fonctionnement du cerveau
humain et ses maladies. Il n'y a pas vraiment d'autre approche
scientifique.»
Toute la subtilité de l'approche neuroscientifique
de la pensée se niche peut-être dans les propos du Pr Yves Agid, membre
de l'Académie des sciences et du Comité consultatif national d'éthique:
«Le cerveau est une structure matérielle qui donne lieu à la production
d'une pensée immatérielle.»
Pour les médecins, l'apport de la
neuro-imagerie est évident. Dans l'épilepsie, par exemple, où, selon la
métaphore du Dr Vincent Navarro (Hôpital de la Pitié-Salpêtrière), la
crise démarre «comme une étincelle qui met le feu à une région cérébrale
et se propage de proche en proche», il est désormais possible
d'atteindre un niveau de précision sans précédent. Pour le Pr Didier
Dormont (Faculté de médecine Pierre-et-Marie-Curie et groupe hospitalier
Pitié-Salpêtrière), que ce soit dans les maladies de la moelle
épinière, la sclérose en plaques, les accidents vasculaires cérébraux ou
pour localiser précisément une tumeur cérébrale et ses extensions, la
neuro-imagerie constitue d'ores et déjà «un progrès colossal». Entre
progrès et limites, le CCNE devrait tracer la ligne.
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