20.09.2013 par Sébastien Bohler,
Le dossier publié par Courrier International
cette semaine m’a laissé perplexe. « La fin de l’écriture », titrait
l’hebdomadaire. A la clé, cinq articles dont la tonalité est plutôt
sombre : l’écriture manuscrite est en train de disparaître de par le
monde, remplacée par le clavier.
Etats-Unis, Canada, mais aussi des articles sur l’Inde ou la Chine où
les idéogrammes sont un fondement du mode de pensée. Dans bien des
pays, les programmes scolaires abolissent l’apprentissage de l’écriture
manuscrite cursive.
J’ai trouvé que ce dossier très intéressant n’allait toutefois pas au
bout de l’argumentation, et j’en profite pour transmettre au lecteur
certaines données complémentaires pour l’aider à se faire son opinion.
Nous avons publié dans le dernier numéro de Cerveau & Psycho
un article de synthèse sur cette question, qui recense certains travaux
expérimentaux sur l’écriture cursive et l’écriture au clavier.
Brièvement ici, cet article met en évidence des effets des deux modes
d’écriture sur l’apprentissage de l’écrit lui-même, sur la dyslexie,
sur les capacités de mémorisation et la qualité des textes produits. Les
élèves ayant appris l’écriture cursive ont moins de problèmes de
confusion de lettres en miroir (le « d » et le b »), ce qui s’explique
par le fait que l’écriture des lettres à la main repose sur des
programmes moteurs propres à chaque caractère, alors que le programme
moteur est pratiquement le même pour appuyer sur la touche d’un « d » ou
d’un « b » sur un clavier. Le cerveau se crée donc un répertoire
beaucoup plus différencié pour les différents signes alphabétiques,
lorsqu’il écrit à la main. Ces effets se répercutent sur la mémoire :
les personnes ayant écrit des mots à main se les rappellent mieux
ultérieurement, que celles les ayant écrits au clavier.
Si j’ai dit que le traitement de cette question m’a laissé perplexe,
c’est parce que je fais partie d’une génération qui a appris à écrire
avec un stylo, et qui est ensuite passée au clavier. De par ma
profession, j’écris quotidiennement des milliers de caractères en frappe
aveugle à dix doigts, j’adore cette activité et je ne ressens pas de
limitation liée à cet usage. Mais aurais-je cette capacité (notamment la
maîtrise orthographique) si je n’étais pas passé par l’étape
manuscrite ?
Enfin, l’édition de l’article dans Cerveau & Psycho m’a
posé une question qui me lancine encore. Une des recherches citées y
concernait la qualité de la production écrite, selon que l’on recourt à
l’écriture cursive ou au clavier. Les chercheurs se sont aperçus, sur
des enfants de CE2, que la qualité des rédactions réalisées au clavier
était jugée inférieure à leur maturité supposée, et plutôt proche de
celle d’enfants du CP, par des observateurs externes, alors que la
production manuscrite cursive était fidèle à leur niveau. Malgré
l’aisance que je ressens en écrivant au clavier, ne suis-je pas en train
de perdre une coloration particulière dans l’écriture, qui résulterait
de la mobilisation fine des muscles de la main ? C’est une vieille
question, difficile à résoudre à l’heure actuelle. Les écrivains qui
écrivent à la main témoignent que les mots leur viennent différemment,
comme si la main appelait ceux-ci du fond de leur mémoire. Ce n’est pas
absurde. Les connexions entre les zones motrices de la main et celles du
choix lexical pourraient bien exister. La finesse de la pensée, c’est
peut-être aussi la finesse de l’exécution. Une question philosophique,
auxquelles les sciences pourraient bien se mêler.
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